On l’appelle « crise sécuritaire ». Le mot est juste mais insuffisant. Ce qui se passe au Sahel depuis plus d’une décennie n’est pas une simple poussée de violence qu’une intervention militaire suffirait à éteindre. C’est l’effondrement simultané de plusieurs systèmes: l’État, la confiance entre gouvernants et gouvernés, l’équilibre écologique, le lien entre les communautés dans une région de 3 millions de kilomètres carrés où des millions de personnes vivent comme si l’État n’avait jamais vraiment existé pour elles.
Selon un rapport de l’Institute for Economics and Peace, les décès attribués à des actes terroristes au Sahel ont été multipliés par près de dix depuis 2019. Le Sahel concentre désormais près de la moitié des décès liés au terrorisme recensés dans le monde en 2025. Une région qui représente une fraction du globe absorbait la moitié de la violence terroriste mondiale. Le chiffre est vertigineux. Et pourtant, il ne dit rien des racines.
Un État qui n’a jamais vraiment gouverné
Pour comprendre le Sahel, il faut remonter à ce qui n’a pas été fait depuis les indépendances. Des décennies de gouvernance prédatrice, de services publics inexistants dans les zones rurales, d’armées qui rançonnent plus qu’elles ne protègent, d’élites qui captent les ressources de l’État sans redistribuer. Comme l’a analysé l’anthropologue franco-nigérien Jean-Pierre Olivier de Sardan, les pays sahéliens sont tombés dans le piège de quatre « prisons du pouvoir » dont les gardiens sont respectivement les grands commerçants, les militants et courtisans du pouvoir, les bureaucrates et les experts internationaux. Quatre verrous qui ont empêché la construction d’États véritablement au service de leur population.
C’est dans ce vide que le jihadisme s’est engouffré. Pas comme une force étrangère venue d’ailleurs, mais comme une offre de protection, de justice sommaire, de revenu à des populations que leurs propres gouvernements avaient abandonnées. International Crisis Group l’a documenté de longue date : la frustration des populations vis-à-vis des gouvernements sahéliens s’est accumulée au point de rendre les coups d’État populaires et les jihadistes préférables aux forces de sécurité de l’État dans certaines zones.
Les putschs : une réponse ou une fuite en avant ?
En quatre ans, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont connu des coups d’État militaires. Dans chaque cas, les juntes ont surfé sur un réel sentiment populaire d’exaspération contre des gouvernements civils incapables de stopper l’avancée des groupes armés et perçus comme corrompus et vassaux de la France. Les militaires ont pu miser sur la profonde frustration de la population face à la dégradation de la situation sécuritaire et à l’absence de progrès économiques et sociaux en dépit de l’existence d’un gouvernement démocratiquement élu.
Mais les juntes ont-elles fait mieux ? Les données sécuritaires depuis les putschs ne montrent pas d’amélioration significative sur le terrain. La CEDEAO a recensé 450 attaques terroristes entre janvier et novembre 2025, causant plus de 1 900 morts, a souligné son chef d’instance exécutive Omar Alieu Touray devant le Conseil de sécurité de l’ONU. « Aucune zone de l’Afrique de l’Ouest n’est à l’abri » a insisté le Secrétaire général des Nations unies António Guterres lors de la même réunion. Les putschs ont chassé les soldats français, expulsé les ambassadeurs occidentaux, accueilli Wagner mais la violence jihadiste, elle, n’a pas reculé.
Les généraux sahéliens ont leur propre lecture. Le général Abdourahamane Tiani, chef d’État nigérien, dénonce un « système de prédation inefficace et corrompu » qui « a prospéré sur l’insécurité, facilité le pillage de nos ressources et maintenu nos peuples dans la pauvreté ». « Il était plutôt une partie importante du problème » dit-il du système antérieur. La rhétorique est souverainiste et populaire. Mais la souveraineté retrouvée, sans institutions fortes ni économies redistributives, risque de ne produire qu’une autre génération de gouvernants déconnectés de leurs peuples.
La crise climatique, l’accélérateur invisible
Ce que les rapports sécuritaires mentionnent en bas de page mérite d’être mis en haut de l’article : le Sahel est l’une des zones du monde les plus affectées par le changement climatique. Le lac Tchad a perdu 90 % de sa superficie en cinquante ans. Les terres arables rétrécissent. Les pluies deviennent imprévisibles. Les éleveurs peuls, qui parcouraient jadis des centaines de kilomètres avec leurs troupeaux selon des routes ancestrales, se retrouvent en conflit permanent avec des agriculteurs sédentaires pour des ressources en eau et en pâturages qui se raréfient. Ces conflits intercommunautaires, qui précèdent souvent l’arrivée des jihadistes, sont le terrain dans lequel l’extrémisme sème ses graines. La crise sécuritaire au Sahel n’est en fait que la répercussion des crises politique, économique, sociale et culturelle persistantes de la région, accumulées depuis des décennies.
Wagner, la Russie, les nouvelles dépendances
La rupture avec la France a été présentée par les juntes comme une reconquête de souveraineté. Elle a surtout été un changement de tuteur. Les sociétés militaires privées russes, Wagner hier, Africa Corps aujourd’hui se sont installées au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Leurs méthodes ont été documentées par les Nations unies : exactions contre des civils, massacres, pillages. Mais elles ont aussi des résultats militaires ponctuels que les opinions publiques locales valorisent. L’équilibre est instable : des mercenaires étrangers qui protègent des régimes militaires contre leurs propres populations ne construisent pas un État. Ils prolongent une crise dont ils ont aussi besoin pour justifier leur présence.
Ce que cachait la « guerre contre le terrorisme »
Pendant dix ans, la réponse internationale au Sahel a été essentiellement militaire Barkhane, la force du G5 Sahel, Takuba, des milliers de soldats, des milliards d’euros. International Crisis Group le reconnaît : l’approche militaire n’a pas jugulé la crise, qui continue de s’étendre dans de nouvelles zones. Paris et ses partenaires auraient dû réordonner leurs priorités en privilégiant la gouvernance : renforcer la capacité des gouvernements à fournir des services de base, favoriser l’apaisement des tensions communautaires par le dialogue.
Le groupe de réflexion ouest-africain WATHI recommande de renforcer les institutions qui contrôlent l’utilisation des ressources publiques, de lutter contre la corruption, d’institutionnaliser la participation citoyenne et de réduire les inégalités entre territoires au sein des pays. Autrement dit : construire des États qui gouvernent vraiment. Ce programme-là n’a jamais été prioritaire ni pour les puissances extérieures qui préféraient des partenaires dociles, ni pour les élites locales qui s’accommodaient de l’instabilité.
La crise au Sahel ne cache pas un secret. Elle cache une vérité que tout le monde connaît et que personne n’a voulu résoudre : des États construits pour extraire et non pour développer, des populations livrées à elles-mêmes, un continent que la communauté internationale a longtemps traité comme un problème sécuritaire plutôt que comme un défi de développement. Tant que cette vérité ne sera pas au centre des réponses, les armées passeront, les juntes viendront et partiront, et les jihadistes resteront parce qu’ils répondent à une demande que personne d’autre ne satisfait.

































