Un à cinq ans de servitude pénale. C’est la peine que le vice-Premier ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani, a opposée le 4 novembre aux dirigeants de la coalition d’opposition C64, qui veulent rencontrer Joseph Kabila à Goma. Le gouvernement s’appuie sur l’article 192 du Code pénal congolais, un texte sur la sûreté extérieure de l’État qui punit, en temps de guerre, les relations avec les agents d’une puissance ennemie.
« Personne ne peut se permettre d’entrer en contact avec l’ennemi dans un territoire occupé sans l’accord du gouvernement. Sinon, il tombe sous le coup de la sanction pénale », a déclaré le ministre dans un entretien accordé à Stanis Bujakera Tshiamala pour Actualité.cd. Interrogé sur d’éventuelles poursuites contre Moïse Katumbi, Augustin Matata Ponyo, Jean-Marc Kabund, Martin Fayulu ou Delly Sesanga à leur retour de Goma, il a répondu : « Nous sommes une République, nous avons un Code pénal. Ce sont des lois, et elles s’appliquent. »
La menace vise un projet annoncé la veille. Dans un entretien à Jeune Afrique, Moïse Katumbi, président d’Ensemble pour la République, a exposé le plan de la coalition : Martin Fayulu et Delly Sesanga rencontreraient d’abord le président Félix Tshisekedi à Kinshasa, puis lui-même et l’ancien Premier ministre Matata Ponyo iraient à Goma voir Joseph Kabila. Aucune date n’a été donnée. L’opposant fait valoir que Goma reste une ville congolaise, que Joseph Kabila est congolais, et que le gouvernement discute lui-même avec la rébellion à Doha.
Le projet vient du conclave que la C64 a tenu à Rome du 25 au 27 octobre. La déclaration finale, signée par Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Moïse Katumbi, Augustin Matata Ponyo et Delly Sesanga, annonce l’intention de rencontrer séparément les deux hommes pour trouver « une issue congolaise à la crise » et un « vrai dialogue national inclusif ». Elle condamne dans le même texte la conquête du pouvoir par les armes et le projet de révision constitutionnelle qu’elle prête au pouvoir.
Le texte est court. Il punit d’une servitude pénale de un à cinq ans « quiconque, en temps de guerre », entretient « sans autorisation du Gouvernement, une correspondance ou des relations avec les sujets ou les agents d’une puissance ennemie », ou fait du commerce avec eux au mépris des interdictions. Il figure dans la section du Code pénal consacrée aux atteintes à la sûreté extérieure de l’État.
Le texte ne parle ni de rebelles ni de territoire occupé. Pour qu’il s’applique à une rencontre avec Joseph Kabila, il faut tenir l’ancien président pour l’agent d’une puissance étrangère. C’est exactement ce que fait Jacquemain Shabani : il le décrit comme « le réel patron des supplétifs de l’armée rwandaise sur le territoire congolais » et affirme qu’il est « en collusion avec une armée étrangère qui occupe la République démocratique du Congo ». Toute la portée de la menace tient dans cette qualification.
Joseph Kabila préside depuis le 12 octobre le Front pour la refondation de la nation (FRN), créé à Goma pour succéder à l’AFC/M23, avec Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa comme vice-présidents. Il a déjà été condamné à mort par contumace par la Haute Cour militaire le 30 septembre 2025.
Le ministre ne s’arrête pas au Code pénal. Il annonce saisir les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat pour que les élus des partis de la C64 « prennent aussi leurs responsabilités face à ces attitudes coupables ». La menace ne vise donc plus seulement cinq dirigeants, elle remonte jusqu’aux bancs du Parlement.
La démarche a un précédent. Le 12 février 2025, quelques semaines après la prise de Goma par l’AFC/M23, une délégation de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et de l’Église du Christ au Congo (ECC) avait rencontré Corneille Nangaa à l’hôtel Serena de Goma pour lui présenter son « Pacte social pour la paix ». Les responsables religieux avaient d’abord remis leur projet au président Tshisekedi à Kinshasa, le 3 février.
La C64 suit le même schéma, Kinshasa d’abord, Goma ensuite. Le ministre y répond par un autre précédent : Joseph Kabila lui-même, dit-il, s’était rendu à Goma « en disant qu’il allait discuter de la paix », avant de prendre la tête de la rébellion.
Dans le camp présidentiel, la ligne est la même. Christian Lumu Lukusa, vice-président national de la Ligue des jeunes de l’UDPS, juge que l’initiative « relève d’une confusion de rôle » et qu’aller voir Joseph Kabila reviendrait à légitimer le FRN.
Reste ce que la menace ne dit pas : qui délivre l’autorisation du gouvernement que prévoit l’article 192, et à quelles conditions. Si Moïse Katumbi et Matata Ponyo prennent la route de Goma, c’est un juge qui devra dire si un opposant congolais qui rencontre un ancien président congolais entretient des relations avec une puissance ennemie.
Œil d’Afrique




































