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    Inondations en Afrique : nos villes sont devenues des mouroirs

    Inondation Kinshasa RDC

    Il a suffi d’un craquement dans la nuit. À Kinshasa, dans la commune de Mont-Ngafula, un riverain dont la famille venait d’être ensevelie sous les décombres témoignait, encore sous le choc : « Nous avons juste entendu un craquement terrible, puis tout s’est écroulé. » Ce n’était pas la grande saison des pluies. C’était juin 2025, en pleine saison sèche. L’ingénieur Augustin Tagisabo, chef de division du Centre météorologique national à la METTELSAT, l’agence nationale de météorologie congolaise, tentait d’expliquer l’inexplicable aux Kinois sidérés : « On devrait avoir de la sécheresse à Kinshasa, mais il pleut. Donc c’est une anomalie. Ça fait l’inverse. » Des vents venus du Golfe de Guinée, traversant le Gabon et le Congo-Brazzaville, avaient pénétré la capitale congolaise avec une pluie de 90 millimètres en quelques heures. « C’est une grande pluie qui, si c’est fréquent, peut conduire à des inondations », alertait-il. Elle avait conduit à des inondations. Des morts. Des maisons effondrées. En saison sèche.

    Ce détail dit tout. À des milliers de kilomètres de là, à Nairobi, le boulevard Uhuru Highway disparaissait sous les flots au même moment des voitures emportées comme des jouets, des automobilistes pataugeant dans une eau boueuse jusqu’aux hanches. Depuis le 6 mars 2026, les pluies diluviennes au Kenya ont fait 110 morts et déplacé près de 35 000 personnes dans 30 comtés. Même scénario, même bilan, même impuissance. Comme si le continent tout entier s’effondrait sous ses propres fondations que les pluies soient à leur place ou non.

    Ces scènes ne sont pas des accidents. Elles sont des rendez-vous. Chaque année, à la même saison et désormais hors saison dans les mêmes quartiers, devant les mêmes familles qui reconstruisent au même endroit parce qu’elles n’ont nulle part où aller. Salima, 40 ans, mère de quatre enfants, avait fui la guerre à l’Est du Congo pour trouver refuge chez sa sœur à Kinshasa. « Quelques jours à peine après mon arrivée, les pluies nous ont surpris et la famille a tout perdu. Tout le quartier où nous vivions a été gravement inondé et les habitants ont dû fuir chercher refuge ailleurs. » Elle qui fuyait les balles était rattrapée par l’eau. Elle qui cherchait la sécurité trouvait une autre forme de catastrophe, celle que les hommes ont construite, brique par brique, dans les lits des rivières.

    Car c’est là le cœur du problème. La tentation est grande, chaque saison, de tout mettre sur le dos du changement climatique. Les pluies sont plus intenses, c’est vrai. Les saisons sont perturbées,  l’ingénieur Tagisabo le documente scientifiquement depuis Kinshasa. Mais les spécialistes qui étudient les inondations africaines depuis des décennies sont unanimes sur un point : ce qui transforme la pluie en catastrophe, c’est avant tout la façon dont les villes africaines ont grandi. L’urbanisation mal planifiée imperméabilise les sols, accroît le ruissellement vers les points bas, empêche l’infiltration de l’eau. L’installation anarchique sur les voies d’eau et les berges des fleuves détruit la végétation naturelle qui absorbait les crues. On ne construit pas une ville dans un lit de rivière sans finir par payer le prix.

    Ce prix, Kinshasa le paie depuis des décennies. Une enquête du PNUD révèle que plus de 60 % de la population kinoise vit sous la menace permanente des eaux, sans politique d’assainissement pour y répondre. Plus de 17 millions d’habitants dans une mégalopole dont les communes collinaires comme Ngaliema, Mont-Ngafula et Selembao voient leurs versants se fissurer sous le poids de constructions qui n’auraient jamais dû être autorisées. Les crevasses atteignent parfois une vingtaine de mètres de profondeur — cicatrices permanentes d’une ville qui s’est construite contre la géographie. Lors des grandes crues, trois des seize usines de production d’eau de la capitale ont été rendues hors service simultanément, privant quatorze communes d’eau potable pendant plusieurs jours. Top Congo FM, la radio la plus écoutée du pays, posait la question sans détour : « Ce qui se passe n’est que le fait de mauvaises politiques depuis des dizaines d’années. »

    À Nairobi, le scénario est identique. Les bidonvilles de Kibera, Mathare et Mukuru ont été construits dans les couloirs naturels d’écoulement des rivières urbaines — non par inconscience, mais parce que le prix du foncier et l’absence de logement abordable n’ont laissé aucun autre choix aux plus pauvres. Le gouverneur de la ville avait promis à sa prise de fonctions en 2022 de réformer le réseau de drainage. En 2026, les rues de la capitale kenyane se transforment encore en rivières dès les premières pluies intenses. À Bamako, une pluie de 85 millimètres est un événement statistiquement banal, récurrent tous les trois ans. Il a suffi à noyer le quartier de Banconi, parce que l’urbanisation incontrôlée des collines environnantes avait transformé chaque goutte en torrent. À Dakar, des quartiers qui n’avaient jamais été inondés depuis leur construction se retrouvent régulièrement submergés non par des pluies exceptionnelles, mais parce que la densification urbaine a saturé les sols. À Abidjan, des caniveaux bouchés, des bassins d’orage recouverts de béton, des avaloirs volés pour être revendus à la ferraille.

    Partout, le même résultat. Albertine, étudiante kinoise en médecine dont la famille avait tout perdu lors des dernières inondations, disait simplement : « Même si nous avons perdu tous nos biens matériels, nous sommes en vie et en bonne santé. C’est cela l’essentiel. » Cette résignation-là est peut-être le signe le plus alarmant de toute la crise. Les victimes ne s’attendent plus à être protégées. Elles ont intégré l’inondation comme une fatalité alors que c’est une politique.

    Or des solutions existent, et certaines villes africaines commencent à le démontrer. La Côte d’Ivoire a lancé à Abidjan le Programme d’assainissement et de résilience urbaine, financé à hauteur de 315 millions de dollars par la Banque mondiale, la réhabilitation des réseaux de drainage, démolition d’habitations illégales en zones à risques. Des opérations douloureuses, politiquement coûteuses, mais qui fonctionnent. Les chercheurs le documentent : là où les villes ont été planifiées en tenant compte des voies d’eau naturelles et des réseaux hydrographiques, les risques d’inondation ont été significativement réduits. Le savoir existe. Les outils existent. Ce qui manque, c’est la volonté de les appliquer dans des contextes où le foncier est un enjeu politique, où les élus hésitent à déloger leurs électeurs, et où la planification à long terme cède devant les urgences du quotidien.

    L’Afrique est le continent dont les villes vont le plus vite croître dans les prochaines décennies. D’ici 2050, plus de la moitié de la population africaine vivra en ville. Ce mouvement est irréversible mais il n’est pas incontrôlable. À condition de décider, maintenant, que les lits de rivières ne sont pas des terrains constructibles, que les couloirs d’écoulement naturels ne sont pas des rues, que les versants instables ne sont pas des lotissements. À condition que l’anomalie météorologique que l’ingénieur Tagisabo observait depuis son bureau de la METTELSAT, cette pluie de juin venue hors saison, hors calendrier, hors de tout ce que les villes avaient prévu ne devienne pas la norme dans des villes incapables de l’absorber.

    Chaque saison des pluies et désormais hors saison le continent reçoit la même facture. Des morts annoncés. Des déplacés hébergés dans des stades. Des promesses qui s’évaporent avant la prochaine saison sèche. Et puis un craquement dans la nuit, quelque part, dans une ville que personne n’avait vraiment construite pour durer.

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