Il se passe quelque chose sur le continent africain. Pas un coup d’État. Pas une révolution. Quelque chose de plus lent, de plus méthodique, et peut-être de plus durable : la révision systématique des garde-fous constitutionnels qui avaient été arrachés, dans les années 1990, au prix de luttes démocratiques parfois sanglantes. Au Zimbabwe, à Djibouti, en RDC et ailleurs les constitutions s’adaptent, les limites reculent, et les présidents restent ou projettent de rester. La question qu’il faut poser sans esquiver est celle-ci : s’agit-il d’un recul démocratique calculé, ou d’une réponse pragmatique à un monde qui ne donne plus beaucoup de temps aux transitions ?
Djibouti, ce vendredi 10 avril : une élection pour la forme
Les électeurs djiboutiens étaient appelés aux urnes ce vendredi 10 avril pour une présidentielle dont l’issue ne faisait aucun doute. Ismaïl Omar Guelleh, 78 ans, au pouvoir depuis 1999, briguait un sixième mandat. Face à lui, un seul adversaire officiel, Mohamed Farah Samatar, dont le parti ne dispose d’aucun élu à l’Assemblée nationale.
Le chemin pour en arriver là a été soigneusement balisé. En octobre 2025, le Parlement djiboutien a adopté une révision constitutionnelle partielle supprimant la limite d’âge présidentielle. L’amendement a été approuvé par la quasi-totalité des 65 députés le 2 novembre et promulgué sans délai par le président le 6 novembre. En 2010, Guelleh avait déjà modifié la Constitution pour supprimer la limite du nombre de mandats présidentiels et fixer la limite d’âge à 75 ans. Aujourd’hui âgé de 78 ans, sa seule option pour briguer un sixième mandat était de retirer cette limite.
La mécanique est limpide. Une Constitution taillée pour soi, modifiée quand elle gêne, et présentée comme une nécessité institutionnelle. Ismaïl Omar Guelleh avait pourtant déclaré à la BBC en 2022 : « Non, non, non, 3 fois », lorsqu’on lui demandait s’il se porterait candidat en 2026. Trois ans plus tard, la Constitution avait changé, et la candidature aussi.
Freedom House classe Djibouti parmi les régimes « non libres ». Les principaux partis d’opposition historique n’ont pas été autorisés à se présenter. Ils ne disposent d’aucune existence légale et voient leurs manifestations systématiquement interdites. Omar Ali Ewado, président de la Ligue djiboutienne des droits humains, est direct : les autorités préparent « une présidence à vie pour Ismaïl Omar Guelleh ».
Et pourtant, la communauté internationale reste silencieuse. Il n’y a eu aucune réaction officielle de la communauté internationale et des organismes régionaux. Le silence a une raison géographique et stratégique : Djibouti abrite des bases militaires de puissances internationales: France, États-Unis, Chine, Japon, Italie. Sa stabilité à tout prix est souvent présentée comme une nécessité régionale. La démocratie attend. Les bases, elles, restent.
Sonia Le Gouriellec, chercheuse spécialiste de la Corne de l’Afrique, identifie le mécanisme à l’œuvre : cette opposition « pour la forme » permet surtout au pouvoir d’éviter la tenue d’un scrutin où Guelleh se présenterait seul. Une stratégie de façade qui ne trompe personne, ni les partis historiques, ni une société civile muselée.

Zimbabwe : la constitution comme variable d’ajustement
À Harare, le scénario est différent dans ses acteurs, identique dans sa logique. Le gouvernement zimbabwéen a approuvé le 10 février 2026 un projet d’amendement de la Constitution visant à étendre le mandat du président Mnangagwa de cinq à sept ans, jusqu’en 2030, et à modifier le mode de scrutin. Le projet prévoit également l’élection du président par le Parlement plutôt qu’au suffrage universel.
Âgé de 83 ans, Emmerson Mnangagwa est arrivé au pouvoir en 2017 à la suite d’un coup d’État, après l’évincement par l’armée de Robert Mugabe, resté président pendant 30 ans. Il avait été accueilli comme un libérateur. Il referme aujourd’hui les mêmes verrous que son prédécesseur.
« C’est un coup d’État, un coup d’État au ralenti qui se trame au Zimbabwe », a déclaré Tendai Biti, figure historique de l’opposition et ancien ministre des Finances. Il a été arrêté le 21 mars pour son opposition à la réforme. La ZANU-PF, elle, assume sans détour. Son porte-parole Patrick Chinamasa répond : « Rien ne nous empêche de changer, d’adopter un système moins coûteux et moins controversé. »
Moins coûteux. La formule mérite d’être retenue. Organiser une élection présidentielle directe coûte cher, produit des résultats que l’opposition conteste, et donne à voir une compétition que le parti au pouvoir préférerait éviter. Confier l’élection du président à un Parlement acquis résout ces inconvénients d’un seul texte.
Lors des audiences publiques organisées par le Parlement, des partisans ont été acheminés en nombre pour appuyer la réforme, donnant l’image d’un soutien massif. Certains participants peinent à en expliquer le contenu, ce qui interroge sur la profondeur de cette adhésion.

RDC : le spectre du troisième mandat
À Kinshasa, la méthode diffère encore — plus ambiguë, plus prudente, mais le résultat visé est identique. En République démocratique du Congo, le débat sur une possible révision de la Constitution de 2006 refait surface, vingt ans après sa promulgation. Porté par l’UDPS, le parti présidentiel, ce projet vise à adapter le texte aux réalités actuelles, mais suscite des craintes d’un troisième mandat pour Félix Tshisekedi.
Augustin Kabuya, secrétaire général de l’UDPS, a affirmé le 7 mars : « Nous allons toucher à cette Constitution. » Le ministre des Sports, Didier Budimbu, a été plus explicite lors d’un rassemblement : « Nous allons tout droit vers un troisième mandat, nous n’aurons pas honte. » Ce 8 avril, Kabuya a récidivé : « Si le peuple congolais décide que Félix Tshisekedi doit continuer avec un troisième mandat, qui suis-je pour m’y opposer ? »
Ce qui rend le cas congolais particulièrement révélateur, c’est le niveau de résistance que le projet rencontre, y compris à l’intérieur même du camp présidentiel. Le deuxième vice-président du Sénat, Modeste Bahati, membre de la majorité, a affirmé publiquement que « la RDC a plutôt un problème d’hommes qui doivent appliquer les textes », une attaque sans détour contre l’argumentaire présidentiel. Sa prise de position lui a coûté son poste au bureau du Sénat.
Les voix qui s’élèvent contre sont multiples et dépassent les clivages partisans habituels. Moïse Katumbi a lancé un avertissement sévère, s’appuyant sur l’article 64 de la Constitution : « En accédant au pouvoir, on prête serment de respecter la Constitution. À l’approche de la fin, certains cherchent à la contourner, voire à la défaire pour s’y maintenir. » Le Dr Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix, a exhorté Tshisekedi à « ne pas suivre les sirènes du changement constitutionnel ». Le cardinal Fridolin Ambongo a dénoncé ce projet, estimant qu’il détourne l’attention des problèmes que traverse le pays.
La jeunesse congolaise ne se tait pas non plus. À l’Université de Kinshasa, des étudiants en droit s’opposent à la révision. Marcelin Kombe, en troisième année de licence, résume : « Ceux qui soutiennent cette initiative ne sont même pas en mesure de démontrer à l’opinion publique quatre dispositions de cette constitution qui seraient à la base du gouffre. » Le mouvement citoyen Lucha va plus loin, estimant que « engager le pays dans un chantier constitutionnel clivant alors que l’intégrité du territoire national est rompue n’est pas seulement une erreur politique : c’est une indécence criminelle. »
Cette dernière phrase situe la dimension morale du débat. La RDC est en guerre à l’est. Des millions de déplacés. Des villes sous contrôle rebelle. Et le parti présidentiel parle de révision constitutionnelle. Un argument circule déjà dans les cercles pro-révision : « Demande-t-on à Zelensky, qui est hors mandat, s’il se prépare aux élections ? » La machine à « glissement » est sur les rails.
Félix Tshisekedi lui-même avait combattu farouchement le « glissement » de Joseph Kabila en 2015. Il se retrouve aujourd’hui dans la posture exactement inverse, laissant ses lieutenants porter le fer, conservant une distance présidentielle, testant la résistance de l’opinion.
La mécanique commune : constitutionnaliser le maintien au pouvoir
Ce que Djibouti, le Zimbabwe et la RDC partagent avec d’autres — le Cameroun de Paul Biya, le Rwanda de Kagame, c’est une méthode. Non pas le coup d’État brutal, mais la révision constitutionnelle habillée de légitimité procédurale. On vote au Parlement. On organise des audiences publiques. On promulgue. Et l’on reste, ou l’on prépare le terrain pour rester.
Cette méthode a un avantage sur le coup d’État : elle ne rompt pas formellement avec l’ordre légal. Elle l’adapte. Elle est donc moins exposée aux sanctions internationales, moins visible dans les classements des organisations de défense des droits, et plus difficile à contester juridiquement depuis l’intérieur.
L’argument de la stabilité : commode, mais pas sans fondement
Il serait inexact de balayer d’un revers de main ce que ces dirigeants avancent. La stabilité n’est pas une valeur creuse dans des régions où les alternatives ont parfois produit des désastres. Djibouti est effectivement l’un des pays les plus stables de la Corne de l’Afrique, dans une région ravagée par les conflits. En RDC, le projet de révision constitutionnelle est présenté par ses partisans comme une adaptation nécessaire à un texte rédigé en contexte de post-guerre civile, qui ne correspondrait plus aux réalités d’un État en reconstruction.
Mais l’argument de la stabilité produit sa propre contradiction. Un régime qui ne prévoit aucune alternance crée mécaniquement l’incertitude qu’il prétend prévenir. Quand Guelleh, Mnangagwa ou Tshisekedi partiront par la mort, par l’incapacité, ou par une crise qu’ils n’auront pas vu venir, il n’y aura aucune institution capable d’organiser une transition ordonnée, parce que toutes les institutions auront été calibrées pour les maintenir, pas pour leur succéder.
En supprimant les mécanismes de renouvellement du pouvoir, ces pays rejoignent une liste africaine croissante. Pour leurs oppositions, cette évolution menace « l’État de droit », « l’équilibre institutionnel » et la « crédibilité internationale » des pays concernés. Elles mettent en garde contre un risque croissant de tensions sociales dans un contexte de frustrations économiques et de chômage des jeunes.
Ce que les peuples en disent
À Djibouti, dans les quartiers populaires du Balbala, des jeunes que des correspondants locaux ont pu joindre ne parlent pas de Constitution. Ils parlent de chômage, de l’écart entre la façade moderne du port et la réalité de leurs quartiers. « Guelleh ou un autre, ça change quoi pour nous ? » L’abstention et le désengagement ne sont pas de l’apathie. Ils sont le résultat d’une conviction acquise : le vote ne change rien.
À Kinshasa, dans les facultés de droit comme dans les marchés de Matete ou de Lemba, la question constitutionnelle se lit différemment. Elle est adossée à une mémoire immédiate : en 2015, les mêmes débats avaient agité le pays sous Kabila. Les mêmes formules sur la « volonté du peuple », les mêmes annonces de figures du camp présidentiel, les mêmes avertissements de l’Église catholique. « On a déjà vu ce film », confie un commerçant de Bandal, 38 ans, qui avait milité contre le troisième mandat de Kabila. « Ils veulent refaire la même chose avec Tshisekedi. Mais cette fois, on est plus fatigués pour descendre dans la rue. »
Cette fatigue démocratique est peut-être le signe le plus préoccupant de ce moment. Non pas que les populations africaines soient indifférentes à leurs libertés, elles ne le sont pas. Mais qu’elles aient appris, à force d’expériences déçues, que les constitutions ne tiennent que le temps que les pouvoirs en place le décident.
Le continent à un carrefour
Ces trois cas ne sont pas isolés. Ce mouvement ne s’inscrit pas contre la démocratie dans ses propres discours, il s’en réclame toujours, en invoquant la volonté du peuple, la stabilité nationale, la souveraineté contre les ingérences extérieures. Ce que l’Afrique est en train de vivre n’est pas un simple retour aux pratiques des années 1970. C’est quelque chose de plus sophistiqué : la domestication des formes démocratiques au service du maintien du pouvoir. Les élections ont lieu. Les constitutions sont respectées, après avoir été modifiées. Les opposants sont arrêtés avec des chefs d’accusation légaux.
La question que cela pose à l’Afrique est fondamentale. Les années 1990 ont produit des constitutions avec des limites de mandats et des droits garantis. Ces décennies de construction institutionnelle sont-elles en train d’être défaites, un article de loi après l’autre ? Ou s’agit-il d’une adaptation à des contextes qui ne permettent pas le luxe des transitions régulières ?
La réponse dépend de ce qu’on appelle stabilité. Si c’est l’absence de coup d’État, ces régimes sont stables. Si c’est la capacité d’une société à organiser pacifiquement son propre renouvellement, ils sont parmi les plus fragiles du continent. Car une démocratie sans alternance possible n’est plus une démocratie. C’est un autre nom pour autre chose.































