Le chinois Gotion High-Tech et PowerCo, la filiale batteries de Volkswagen, prévoient d’investir environ 480 millions d’euros, soit près de 5,3 milliards de dirhams, dans une coentreprise de matériaux de cathode à Kénitra au Maroc, le 28 septembre 2026. L’usine doit sortir 100 000 tonnes par an de matériau au lithium-fer-phosphate (LFP), destiné en priorité à des cellules fabriquées en Espagne et en Slovaquie. La gigafactory que Gotion construit sur le même site, promise en 2024, n’a pas encore lancé sa première ligne.
Gotion détiendra 51 % de la société marocaine et PowerCo 49 %, les deux groupes la gérant ensemble, indique le communiqué publié par Volkswagen le même jour. Selon Medias24, l’enveloppe de 480 millions d’euros exclut le foncier et les bâtiments d’usine, et le chantier doit durer au plus cinq ans. Au cours de référence de Bank Al-Maghrib du 28 septembre 2026, un euro pour 10,9587 dirhams, le projet pèse environ 5,26 milliards de dirhams.
Kénitra n’est qu’un des trois volets d’un accord de 3,22 milliards d’euros. Le plus gros chantier est à Valence, en Espagne, où PowerCo garde 51 % d’une usine de cellules de 29,1 GWh par an estimée à 2,26 milliards d’euros. À Šurany, en Slovaquie, Gotion conserve 51 % d’une usine de 8,4 GWh. D’après Volkswagen, PowerCo apportera au total quelque 470 millions d’euros d’ici 2030 pour ses parts à Šurany et à Kénitra. Rien n’est encore acquis : l’accord doit passer devant l’assemblée des actionnaires de Gotion, puis obtenir les autorisations en Chine et dans les pays d’accueil.
Le Maroc capte ici un étage amont de la batterie. Le matériau actif de cathode entre dans la cellule, mais les cellules auxquelles cette production est destinée seront assemblées en Europe, puis montées dans des voitures européennes. Pour Volkswagen, Kénitra offre une source hors de Chine, à quelques jours de mer de ses usines, relève Barlamane.
L’usine de cathodes s’ajoute à une gigafactory dont le calendrier a déjà glissé plusieurs fois. Gotion et l’État marocain avaient signé un protocole d’accord en mai 2023. Le 6 juin 2024 à Rabat, une convention d’investissement de 12,8 milliards de dirhams fixait une première phase de 20 GWh, et annonçait 17 000 emplois directs, indirects et induits, dont 2 300 hautement qualifiés, selon le communiqué de la chefferie du gouvernement repris par Medias24. À terme, le site devait atteindre 100 GWh pour un investissement global de 65 milliards de dirhams.
Le jour de la signature, Mohcine Jazouli, alors ministre délégué chargé de l’Investissement, promettait les premières batteries pour juin 2026 et parlait de 17 000 emplois « dont 10 000 directs », selon Le360. En mai 2025, le président de Gotion Power Morocco, Khalid Qalam, annonçait l’achèvement des terrassements et repoussait la première production au troisième trimestre 2026. En mai dernier, une note du courtier hongkongais BOCOM International citée par Medias24 parlait d’août. Le 28 septembre, Le360 rapporte les dernières indications de Gotion : une première ligne de cellules en octobre 2026, une deuxième en novembre.
Les chiffres d’emploi ont bougé eux aussi. En approuvant le 24 juillet 2026 un prêt de 100 millions d’euros, plus d’un milliard de dirhams, à Gotion Power Morocco, la Banque africaine de développement a annoncé plus de 600 emplois directs pour la première phase, dont la capacité est désormais de 10 GWh, et non plus 20. Les 10 000 emplois directs de 2024 accompagnaient une montée en puissance jusqu’à 100 GWh et plus, les 600 de la BAD visent la seule première tranche. Les deux chiffres ne mesurent pas la même chose, mais c’est le second qui dira ce que Kénitra verra d’abord. Selon les comptes déposés à Shenzhen et cités par Barlamane, 629 millions de yuans, environ 843 millions de dirhams, avaient été engagés sur le chantier à la fin de 2025.
Sur le terrain, l’Atlantic Free Zone se prépare. Medias24 signalait en mai des recrutements d’agents de production et de fabrication, d’acheteurs et de profils en procédés industriels. Le site jouxte l’usine Stellantis de Kénitra.
Le choix du LFP change la carte africaine des matières. Cette chimie ne contient ni nickel ni cobalt. Elle repose sur le lithium, le fer et le phosphate, et le Maroc détient l’essentiel des réserves mondiales de phosphate, rappelle Barlamane. Le royaume extrait aussi du cobalt, à la mine de Bou-Azzer exploitée par Managem, mais la cathode de Kénitra n’en aura pas besoin.
La République démocratique du Congo est dans la situation inverse. Elle fournit environ les trois quarts du cobalt extrait dans le monde et n’en raffine aucune tonne jusqu’au stade du sulfate ou des précurseurs de batteries,. Depuis octobre 2025, l’Autorité de régulation et de contrôle des marchés des substances minérales stratégiques (ARECOMS) plafonne les exportations à 96 600 tonnes de cobalt pour 2026, dont 9 600 tonnes de quota stratégique présentées comme réservées à la transformation locale.
Cette transformation se fait attendre. La zone économique spéciale de Musompo, à Kolwezi, doit produire des précurseurs nickel-manganèse-cobalt. La première pierre a été posée en mars 2025, sans date de mise en service annoncée depuis, et le procédé retenu suppose du lithium, absent de la chaîne locale, selon BETO. L’usine conjointe de précurseurs prévue avec la Zambie restait bloquée en août 2026 par un désaccord sur sa localisation, ajoute le même média.
Les deux pays tiennent chacun une moitié du problème. Kinshasa a le minerai et cherche l’usine. Rabat attire les usines, avec une chimie qui contourne le métal congolais. Entre les deux, la cathode de Kénitra et le cobalt du Lualaba ne se croisent pas.
Pour Kénitra, l’échéance proche est la mise en route de la première ligne de cellules annoncée pour octobre. Pour la coentreprise de cathodes, tout reste à signer : le vote des actionnaires de Gotion, les autorisations des États, puis un contrat d’investissement dont les effectifs donneront la vraie mesure de ce maillon marocain.
Œil d’Afrique