Le ministre d’État au Plan, Guylain Nyembo, a lancé officiellement le lundi 28 septembre à Kinshasa la cartographie censitaire du deuxième recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-2), avant un dénombrement annoncé pour juillet 2027. Selon une étude universitaire publiée en 2025, le décret qui prescrit ce recensement date d’août 2009 et la cartographie a été entamée quatre fois sans être menée à terme. Une partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu échappe aujourd’hui à l’État.
La cérémonie s’est tenue au Centre culturel et artistique des pays d’Afrique centrale, en présence de la directrice générale de l’Institut national de la statistique (INS), Élysée Chovu, et du gouverneur de Kinshasa, Guylain Nyembo s’est ensuite rendu dans la commune de Lingwala, où il a endossé pour la journée le rôle d’agent cartographe et visité le premier ménage. Pendant un mois, les équipes doivent géolocaliser les bâtiments de la capitale, répertorier les ménages et délimiter les zones de dénombrement.
« Compter notre population, c’est mieux connaître notre pays. Et mieux connaître notre pays, c’est mieux préparer son avenir », a déclaré le ministre, selon le texte de son discours publié par le ministère du Plan. Il a demandé aux services de sécurité de protéger les équipes et leurs équipements, et fixé une ambition : « ne laisser aucun espace sans couverture et aucun individu en dehors du processus ».
Deux jours plus tôt, le samedi 26 septembre, le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa, avait demandé aux curés d’annoncer l’opération dans toutes les paroisses. « Au juste, nous sommes combien ? Personne ne connaît avec exactitude », a-t-il lancé lors de la messe d’ouverture de l’année pastorale, selon Actualité.cd.
La question est posée depuis longtemps. La RDC a compté sa population une seule fois, en 1984, avec l’appui du Canada. Le cadre du deuxième recensement a été posé par trois textes : un décret de janvier 2006 créant un groupe technique interministériel, le décret du 8 août 2009 qui prescrit le recensement, et un décret d’août 2011 qui crée le Bureau central du recensement (BCR). Le calendrier de l’époque prévoyait d’exécuter toutes les phases entre janvier 2011 et septembre 2016, pour un coût estimé à 140,5 millions de dollars, selon une étude publiée en 2025 dans les Cahiers économiques et sociaux par Guylain Mpanya Mitshini, chercheur à l’Université de Kinshasa, qui s’appuie sur les documents du BCR.
Seule la phase préliminaire a été achevée, en 2012. Le chercheur relève ensuite quatre démarrages de la cartographie, en 2013, 2017, 2022 et 2025, sans qu’aucun n’aille à son terme. En 2017, une cartographie pilote a couvert huit sites, de Matadi à Gemena. Les données collectées par la société SINFIC, prestataire de l’opération, n’ont jamais été remises au BCR ni traitées, écrit-il. Le 19 mai 2025, le BCR relançait pour la quatrième fois une cartographie pilote, à Bulungu, dans le Kwilu.
Les causes qu’il énumère tiennent à l’argent et à la politique. L’État a peu contribué au budget, les décaissements des bailleurs ont été irréguliers, et le coût a été révisé à mesure que le calendrier glissait. La politique a pesé plus lourd encore. En janvier 2015, un projet de loi électorale subordonnait la présidentielle de 2016 à un recensement préalable. « Ils ont trouvé une autre stratégie pour faire en sorte que le mandat du président Joseph Kabila aille au-delà de 2016 », déclarait alors Jean-Claude Katende, président de l’Association africaine de défense des droits de l’homme (Asadho), à la Deutsche Welle. Le projet de recensement a été abandonné après de fortes mobilisations populaires, rappelle l’institut congolais Ebuteli.
Depuis, le recensement porte cette méfiance. Le gouvernement présente le RGPH-2 comme une opération statistique distincte de l’identification administrative et des opérations électorales, selon Actualité.cd, alors que l’élection présidentielle est attendue en 2028 et que le dénombrement doit commencer en juillet 2027. Le lien entre ces calendriers a été analysé dans un précédent article d’ODA.
En 2026, l’argent a suivi, au moins sur le papier. Le coût, estimé à 188,47 millions de dollars en 2025 selon l’étude de Guylain Mpanya Mitshini, est désormais de 192 millions sur trois ans, selon Actualité.cd. Lors de la table ronde des bailleurs du 23 mars à Kinshasa, le président Félix Tshisekedi a annoncé que l’État avait mobilisé 30 millions, transférés dans le panier commun géré par le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), selon Actualité.cd. La Banque mondiale a promis 100 millions, dont 75 pour le recensement lui-même, selon Radio Okapi et Actualité.cd. Son directeur pays, Albert Zeufack, l’a soumis à l’approbation de son conseil d’administration.
Reste le territoire. Une grande partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu est occupée depuis plus d’un an par l’Alliance Fleuve Congo et le Mouvement du 23 mars (AFC/M23), qui y a installé une administration parallèle. Le porte-à-porte y est impossible pour les agents de l’État. En juillet, devant les parlementaires, l’INS a présenté ce qu’il appelle un plan B.
« Le plan A, c’est qu’on aille partout pour faire un recensement purement classique, en passant de ménage à ménage. Et si cela n’arrive pas, à ce moment-là, nous avons ce plan B qui nous permet d’avoir des statistiques proches de la réalité à partir d’une combinaison d’un certain nombre d’outils dans l’imagerie satellitaire », a expliqué un expert de l’institut.
Des statistiques « proches de la réalité » ne sont pas un dénombrement. Si le plan B s’applique, le RGPH-2 produira dans ces zones une estimation, quand le reste du pays sera compté ménage par ménage. Le deuxième recensement du pays part en sachant qu’une partie de sa population ne sera pas comptée de la même manière que l’autre.
Après Kinshasa, la cartographie doit gagner les autres provinces. C’est au Kivu que se jouera la différence entre le plan A et le plan B, et que se mesurera si cette relance ira plus loin que les quatre démarrages précédents.
Œil d’Afrique