ABA Life, l’entreprise casablancaise de santé connectée du groupe de Mohamed Benouda, change de modèle de propriété. Derrière les 400 millions de dirhams annoncés le 26 octobre, il y a un changement de contrôle : selon le dossier notifié au Conseil de la concurrence, un véhicule d’investissement immatriculé à Kigali va prendre le contrôle conjoint de la société, aux côtés de la holding marocaine qui la détient aujourd’hui à 100 %. Le régulateur marocain laisse aux tiers jusqu’au 9 novembre pour présenter leurs observations.
L’acquéreur s’appelle Virunga Genesis Ltd. C’est une société de droit rwandais, domiciliée dans le quartier de Kiyovu, à Nyarugenge, au cœur de Kigali, créée pour les besoins de l’opération. Elle est contrôlée indirectement par un fonds conseillé par Admaius Capital Partners, une société de capital-investissement active sur le continent. Le mécanisme est décrit dans le communiqué publié le 29 octobre par le Conseil de la concurrence : Virunga Genesis souscrit à des augmentations de capital réservées d’ABA Life, ce qui lui donne un pouvoir de contrôle partagé avec ABA Technology, la holding de Mohamed Benouda.
Ce que le fonds achète tient en peu de mots dans ce même document. ABA Life, société au capital de 5 millions de dirhams installée à Aïn Sebaâ, à Casablanca, est active « uniquement au Maroc », par ses filiales, dans les services de santé à forte composante technologique : des unités médicales mobiles connectées et de la télémédecine. Sa maison mère, ABA Technology, contrôle aussi des sociétés d’électronique et de systèmes de sécurité, de solutions informatiques, de distribution d’équipements médicaux et de fabrication de produits pharmaceutiques.
Côté entreprise, le discours est celui de la conquête. « En cinq ans, nous avons démontré qu’il était possible de construire depuis le Maroc un modèle technologique, industriel et opérationnel de santé rentable », affirme Mohamed Benouda, président-fondateur d’ABA Technology, pour qui la levée marque « le début d’une nouvelle phase : celle de l’accélération et de l’internationalisation ». L’entreprise annonce trois chantiers : son programme d’intelligence artificielle clinique baptisé AI for Sovereign Health, porté par Mediot AI, l’industrialisation de ses équipements et services, et l’expansion hors du Maroc.
Côté investisseur, le ton est le même. « Dès le début de nos échanges, nous avons été impressionnés par ce qu’ABA Life a construit », dit Selim Ettriqui, directeur Maroc et Afrique de l’Ouest d’Admaius, qui décrit « un opérateur de santé intégré associant dispositifs médicaux, infrastructures connectées, opérations de soins et technologies propriétaires développées au Maroc ». Marlon Chigwende, managing partner du fonds, parle d’un futur « acteur HealthTech de référence internationale ».
Le mot qui revient partout est souveraineté. ABA Life le place dans le nom même de son programme d’IA. En juin, l’entreprise l’avait déjà mis en avant en signant avec la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé, la FM6SS, une convention de partenariat pour créer une coentreprise d’infrastructures de santé intelligentes. Le Pr Lahcen Belyamani, alors présenté comme président-directeur général de la FM6SS, y voyait un moyen de « renforcer durablement la souveraineté sanitaire du Royaume ». Les objectifs affichés étaient lourds : former plus de 100 000 professionnels de santé à l’intelligence artificielle et atteindre 25 millions de téléconsultations et télé-expertises cumulées d’ici 2030, avec des premières solutions annoncées pour octobre 2026.
L’opération d’octobre pose une question simple : que devient la souveraineté quand le contrôle de la société est partagé avec un fonds d’investissement, même africain ? Le communiqué du régulateur ne dit rien de la coentreprise avec la FM6SS, ni de la place des données de santé dans l’opération. Il ne chiffre pas non plus la part que prendra Virunga Genesis : seul le principe du contrôle conjoint y figure. Or un fonds de capital-investissement entre pour une durée limitée et prépare sa sortie. Le jour où il cédera ses parts, le contrôle d’une entreprise qui opère des téléconsultations au Maroc changera à nouveau de mains.
Le choix d’un capital venu de Kigali dit aussi quelque chose du continent. Une entreprise marocaine qui veut exporter sa médecine connectée passe par un véhicule rwandais pour financer son expansion. C’est un fonds de capital-investissement actif en Afrique qui fait le pari d’un champion marocain de la santé numérique.
Le Conseil de la concurrence a précisé que la publication du communiqué n’atteste pas que le dossier est complet. L’opération reste soumise à son autorisation et aux conditions de finalisation prévues par les parties. Après le 9 novembre, il lui restera à dire si la prise de contrôle conjoint d’ABA Life par Virunga Genesis peut se faire en l’état. Pour les hôpitaux et les patients qui utiliseront ses unités mobiles et ses téléconsultations, la vraie réponse viendra plus tard, dans les contrats.
Œil d’Afrique




































