Plus de 2 700 Congolais ont été déclarés guéris d’Ebola depuis le début de l’épidémie de virus Bundibugyo, en mai. Pour nombre de ces survivants d’Ebola, selon Médecins sans frontières, la sortie du centre de traitement ouvre une seconde épreuve : emploi perdu, voisins qui les croient encore contagieux, culpabilité d’avoir peut-être contaminé un proche. À Mongbwalu, en Ituri, l’un des principaux épicentres, des cliniques de suivi tentent de rattraper ce que l’épidémie a cassé.
L’épidémie, elle, n’a pas ralenti au point de laisser souffler la riposte. Au 2 novembre, les chiffres officiels faisaient état de 5 165 décès, dans huit provinces : Ituri, Tshopo, Nord-Kivu, Sud-Kivu, Haut-Uele, Bas-Uele, Sud-Ubangi et Nord-Ubangi. Plus de 10 500 cas ont été confirmés. Près d’un malade sur deux en meurt, et l’Ituri concentre à elle seule plus de 7 400 cas. Mongbwalu, cité aurifère de l’Ituri, comptait près de 700 cas confirmés depuis le début et 386 décès au 3 novembre, selon les données sanitaires citées par Radio Okapi. Les pluies et la présence de groupes armés y freinent encore les équipes, et des décès continuent d’être signalés dans les communautés.
Dans ce décompte, les survivants d’Ebola occupent peu de place. Ils sont pourtant le premier enjeu de l’après.
Médecins sans frontières a ouvert à Mongbwalu une « clinique des survivants ». Les patients guéris y sont réexaminés pendant plusieurs mois pour prévenir les complications, et y reçoivent un accompagnement psychologique, en consultations individuelles et en groupes de parole. Ce qu’ils y racontent, les équipes de santé mentale de l’organisation le résument ainsi : « Beaucoup confient avoir été victimes de stigmatisation quand ils sont rentrés chez eux, avoir perdu leur emploi, ou été rejetés par leur communauté qui les croyait toujours contagieux. D’autres éprouvent de la culpabilité vis-à-vis de leurs proches qui n’ont pas survécu à la maladie et se demandent même s’ils ne sont pas ceux qui les ont contaminés. »
À Mongbwalu, la peur précède parfois la maladie. Le socio-anthropologue Alain Alithum, mobilisé par l’Organisation mondiale de la santé, passe ses journées dans les ruelles de la cité pour convaincre les familles d’aller au centre de traitement, dans une communauté où l’ambulance est souvent prise pour un corbillard. Il raconte à Actualité.cd intervenir sur « les situations les plus difficiles », pas en sensibilisation de masse. Gashamba Mugisha Muzungu fait partie de ceux qu’il a convaincus à temps. « J’ai perdu ma femme et mon fils, mais j’ai gagné un frère. Ebola passera, mais notre amitié restera », dit cet habitant.
Le vécu de ceux qui reviennent est aussi physique. À la clinique de Bunia, une survivante prénommée Ganisikalé décrit des oublis et une irritabilité qui ne la quittent pas : « Tu peux oublier une chose aujourd’hui, c’est après deux jours que tu vas te souvenir. Et puis, on s’énerve vite, on stresse beaucoup. » Douleurs articulaires, fatigue chronique, troubles de la mémoire, stress : les séquelles décrites par les soignants durent bien après la sortie.
Le ministère de la Santé a fait du suivi des guéris un pilier de la riposte. « On ne peut pas avoir une réponse réussie sans une clinique des guéris », affirme la Dre Huguette Mbuyi Musadi, membre du pilier identification et suivi des guéris au ministère. Avec l’OMS, le ministère a ouvert une première clinique à Bunia le 19 septembre. Elle avait pris en charge plus de 400 guéris fin octobre, selon l’OMS. Une deuxième fonctionne à Beni, au Nord-Kivu, depuis le 17 octobre.
Le parcours dure deux heures en moyenne : médecine générale, psychologue, nutrition, laboratoire, puis pharmacie. Il a aussi une fonction de santé publique. Le virus peut persister des mois dans le sperme après la guérison, et un survivant non suivi peut transmettre la maladie sans le savoir. « Nous remettons des préservatifs aux hommes », explique l’infirmière Elisée Mbusi, à la pharmacie de la clinique de Bunia. Pour le Dr Roland Kasamaga, qui la coordonne, l’enjeu est la vie entière : « Les séquelles risquent de handicaper quelqu’un tout au long de sa vie. »
Le rapport des chiffres est simple. Deux cliniques publiques, à Bunia et à Beni, et une clinique de MSF à Mongbwalu, pour plus de 2 700 guéris répartis sur huit provinces. Chaque nouvelle guérison ajoute un patient à suivre pendant des mois, dans des zones où les routes sont coupées par la pluie et où les groupes armés empêchent les équipes de circuler.
La recherche avance de son côté. L’essai clinique Tumaini, lancé fin octobre à Bunia, teste la vaccination en anneau des contacts des malades. Le 4 novembre, l’OMS a annoncé que deux nouveaux candidats-vaccins conçus contre le virus Bundibugyo, le ChAdOx1 de l’université d’Oxford et le mRNA-1469 de Moderna, devraient le rejoindre, sous réserve de l’approbation des autorités sanitaires congolaises. Aucun vaccin n’a encore démontré son efficacité contre cette souche.
Un vaccin réduira le nombre de malades. Il ne dira rien aux voisins d’un guéri de Mongbwalu. La sortie de l’épidémie se jouera aussi là : dans la capacité des cliniques de suivi à tenir jusqu’au dernier survivant, et dans celle des quartiers à reprendre ceux qui reviennent.
Œil d’Afrique






































