Dans huit jours, le 15 novembre, l’interdiction des baleinières en bois entre en vigueur sur le fleuve Congo, ses affluents, les autres cours d’eau et les lacs de la RDC. Le vice-Premier ministre chargé des Transports, Jean-Pierre Bemba, a écarté tout moratoire. De la Tshopo au Maï-Ndombe et à l’Équateur, élus, gouverneur et armateurs demandent pourtant un délai d’un an, faute de bateaux métalliques pour prendre le relais.
La décision a été rendue publique par un communiqué du ministère des Transports le 7 octobre. Jean-Pierre Bemba y justifie l’interdiction par la « persistance de violations » des règles imposées quelques mois plus tôt pour enrayer les naufrages : contrôle technique des embarcations, interdiction de naviguer la nuit, contrôle de la formation des commandants, interdiction de fabriquer de nouvelles baleinières en bois et de faire naviguer celles de plus de cinq ans. Au-delà du 15 novembre, la Police nationale et la Force navale sont chargées d’intercepter et, « le cas échéant », de saisir les embarcations en bois trouvées sur l’eau.
Dans la foulée, devant les armateurs de la Fédération des entreprises du Congo, le ministre a fermé la porte. « Il n’y aura pas de moratoire. Nous devons maintenant nous préparer à changer notre manière de naviguer », a-t-il déclaré. Il a promis aux opérateurs les plans et la liste des équipements nécessaires pour construire des péniches métalliques, un accès facilité au crédit, et l’achat par l’État d’une centaine de péniches pour renforcer la flotte de l’ONATRA.
C’est sur ce point que bute la réforme. Le 25 août, lors du lancement du balisage du fleuve Congo et de la rivière Kasaï par Félix Tshisekedi, la Régie des voies fluviales a livré le premier exemplaire de ces péniches métalliques, d’une capacité de 98 passagers. Deux autres étaient alors en achèvement dans les chantiers de l’ONATRA. L’objectif annoncé est de cent unités.
À Kisangani, Mateus Kanga Londimo, président de l’Assemblée provinciale de la Tshopo, a écrit au ministre des Transports le 14 octobre. Sa lettre est restée sans réponse, selon lui. Le 6 novembre, il s’est adressé directement au chef de l’État. Sa province, explique-t-il, ne compte « pratiquement pas » de baleinières en métal. Sans route praticable en toute saison, la Tshopo reçoit par l’eau l’essentiel de ses vivres et de ses médicaments, et c’est par l’eau que se desservent les territoires d’Isangi, d’Opala, de Basoko, de Yahuma et d’Ubundu.
L’Assemblée provinciale ne conteste pas l’interdiction du transport de personnes, qu’elle approuve. Elle demande une transition d’au moins douze mois pour les marchandises, le temps de recenser les embarcations, de renforcer les normes et d’aider les exploitants à passer au métal. « Nous ne voulons pas subir la crise, nous voulons l’anticiper », écrit Mateus Kanga Londimo.
Le gouverneur du Maï-Ndombe, Nkoso Kevani Lebon, a demandé le même sursis dans une lettre au vice-Premier ministre, à la mi-octobre. Dans sa province de rivières et de lac, les baleinières en bois sont souvent les seules embarcations à circuler. Il redoute des pénuries de denrées et de produits pharmaceutiques, la malnutrition, des agents de l’État bloqués dans leurs missions, et rappelle que les embarcations sécurisées promises sont toujours en cours de mise en œuvre. À Kutu, le président de la société civile, Fidèle Lizorongo, estime que le ministre « devait d’abord réfléchir aux conséquences sur la vie de la population ».
À Mbandaka, chef-lieu de l’Équateur, Roger Mangenzo, qui préside les associations d’armateurs de la ville, a réclamé le 4 novembre une année de délai. « Nous sommes favorables aux mesures de sécurité, mais le délai accordé ne suffit pas pour transformer toute une flotte », dit-il. Selon lui, les baleinières en bois assurent plus de 80 % du transport des personnes et des marchandises sur le fleuve et ses affluents, et chaque unité fait travailler une quinzaine de membres d’équipage. Il constate déjà une baisse d’activité dans les ports depuis l’annonce. Au marché central, Mboyo Ekofo, vendeuse de friperie, craint pour son approvisionnement si la mesure entre en vigueur « sans transition ».
Le député national Pascal Mangay, élu de Kungu au Sud-Ubangi, a proposé une autre piste dès le 14 octobre : évaluer les critères de construction plutôt que de bannir le bois. Pour lui, les naufrages tiennent aussi à la surcharge, à la mauvaise répartition des charges et à la navigation de nuit sans signalisation. Il rappelle qu’un bateau conventionnel de mille tonnes peut mettre de 30 à 60 jours à charger avant de partir.
Le gouvernement a pour lui un argument que personne ne lui conteste : les naufrages à répétition, du lac Tanganyika au Kwilu, qui endeuillent des familles chaque année. Les provinces qui protestent acceptent la réforme et discutent son calendrier. Il reste huit jours pour savoir si Kinshasa assouplit le calendrier pour les marchandises, ou si la Force navale commencera les saisies le 15 novembre, sur des voies d’eau où les péniches de l’État ne sont pas encore arrivées.
Œil d’Afrique





































