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    Politique

    En Afrique, l’opposition se juge ou s’exile

    Bilie-By-Nze
    Bilie-By-Nze
    Libreville, 17 avril 2026. Des agents de la Direction générale des recherches gabonaise, certains cagoulés, interpellent Alain-Claude Bilie-By-Nze devant son domicile. L’ancien Premier ministre et principale figure de l’opposition est placé sous mandat de dépôt et écroué à la prison centrale de Libreville. Le parquet le poursuit pour escroquerie et abus de confiance.

    Le dossier remonte à 2008 : une créance de 5 millions de francs CFA liée à l’organisation de la Fête des cultures, un événement public que son entourage dit relever du Trésor, pas de sa responsabilité personnelle. Bilie-By-Nze n’était pas encore ministre à l’époque. Il présidait un comité d’organisation pour le compte de l’État.

    Le docteur en droit Ali Akbar Onanga Y’Obegue, secrétaire général du PDG loyaliste, a publié le 16 avril une analyse juridique sévère de l’arrestation. Trois problèmes : absence apparente de mandat judiciaire, imputation personnelle infondée, et prescription acquise. «Engager une procédure d’arrestation en 2026 pour des faits de 2008, c’est construire une procédure sur une base légale inexistante», conclut-il.

    Son parti, Ensemble pour le Gabon, parle de «lawfare». Le mot a traversé les frontières. Il désigne la même chose partout : utiliser l’appareil judiciaire pour neutraliser un adversaire politique sans avoir à assumer politiquement ce choix. Formulée en termes juridiques, la répression devient plus présentable.

    Ce n’est pas une invention gabonaise.

    Kinshasa, décembre 2025 : même nuit, même méthode

    Le 16 décembre 2025, vers 3h40 du matin, une quarantaine d’hommes armés, dont des éléments de la Garde républicaine et des agents en civil, six jeeps et un bus blanc, font irruption au domicile d’Emmanuel Ramazani Shadary à Kinshasa. Ils entrent d’abord dans la chambre du fils, arme braquée sur lui, pour lui demander où se trouve son père.

    Shadary, ancien candidat à la présidentielle de 2018 et numéro deux du parti de l’ex-président Kabila, avait quelques jours plus tôt critiqué publiquement le procès qui venait de condamner Kabila à mort par contumace. Le FCC dénonce «l’enlèvement» de son cadre, arrêté «sans mandat ou autre document officiel».

    En janvier 2026, deux autres cadres du PPRD, Aubin Minaku et Dunia Kilanga, sont appréhendés à leurs domiciles par des groupes d’hommes armés en tenues mixtes, civiles et militaires. Le Bureau conjoint des Nations Unies aux droits de l’homme documente la détention prolongée de 42 membres de partis d’opposition, maintenus sans procès dans des conditions contraires aux procédures judiciaires établies.

    Le contexte immédiat est décisif. En décembre 2025, la Haute Cour militaire de la RDC condamne à mort l’ancien président Joseph Kabila par contumace, pour complicité avec la rébellion du M23. Kabila est à l’étranger, hors de portée. Ses proches, eux, sont à Kinshasa. Quelques jours après le verdict, Shadary avait critiqué ce procès, le jugeant inopportun et susceptible de «diviser davantage les Congolais», accusant le pouvoir de détourner l’attention des problèmes sécuritaires. La parole coûte cher. Le 16 décembre 2025, vers 3h40 du matin, une quarantaine d’hommes armés font irruption à son domicile.

    Le 10 avril 2026, le ministre de la Justice, Guillaume Ngefa, interrogé sur la situation de Minaku et Shadary, confirme que «les enquêtes sont en cours» et qu’ils sont «dans de bonnes conditions». Il ne précise pas où ils se trouvent. Leurs familles, elles, ne savent toujours pas dans quelle prison ils sont détenus.

    Brazzaville, 2016 : le cas Mokoko

    Le modèle a été rodé plus tôt, à quelques centaines de kilomètres de là. Le général Jean-Marie Michel Mokoko, ancien chef d’état-major des forces armées congolaises et candidat à la présidentielle de mars 2016, refuse de reconnaître la réélection de Denis Sassou Nguesso. Il est mis aux arrêts quelques semaines après le scrutin, officiellement pour «atteinte à la sécurité intérieure de l’État» et «détention illégale d’armes de guerre». En 2018, il est condamné à 20 ans de travaux forcés au terme d’un procès que seule la télévision nationale a été autorisée à couvrir.

    Mokoko lui-même qualifie son procès de «règlement de comptes politiques». «Je me suis heurté à la machine totalitaire», dira-t-il. La machine a au moins l’efficacité d’un résultat clair : le candidat qui contestait l’élection croupit en prison pendant que Sassou Nguesso entame, ce 16 avril 2026, un cinquième mandat investi en grande pompe au stade de Kintélé.

    Abidjan, 2019 : l’exil comme seul horizon

    Guillaume Soro n’a pas attendu les menottes. Ancien président de l’Assemblée nationale ivoirienne et ancien Premier ministre, il rompt avec Alassane Ouattara en 2019 et annonce sa candidature à la présidentielle de 2020. En décembre 2019, il est visé par un mandat d’arrêt. Le 23 juin 2021, il est condamné par contumace à la prison à perpétuité pour tentative de coup d’État. La Côte d’Ivoire lance contre lui un mandat d’arrêt international.

    Soro vit depuis entre le Niger, le Mali et le Burkina Faso,  les trois pays du Sahel dirigés par des juntes militaires qui ont en commun d’être en rupture avec Paris et, par extension, avec Abidjan. En novembre 2023, il affirme avoir échappé à une tentative d’enlèvement en Turquie par des agents ivoiriens.

    Deux trajectoires africaines pour un opposant qui gêne : la prison ou l’exil. Rarement les deux à la fois. Rarement ni l’un ni l’autre.

    Un schéma, des variantes

    Ces cas ne sont pas identiques. Les régimes qui les produisent non plus. Certains sont des démocraties formelles, d’autres des transitions militaires, d’autres encore des systèmes hybrides qui combinent scrutins et répression. Ce qui les unit est plus précis : dans tous ces contextes, le moment où un opposant devient une menace réelle par sa popularité, par son audace, par sa capacité à fédérer, coïncide avec le moment où la justice se manifeste.

    Les chefs d’accusation changent. Atteinte à la sûreté de l’État au Congo-Brazzaville. Tentative de coup d’État en Côte d’Ivoire. Complicité avec le M23 en RDC. Escroquerie vieille de dix-huit ans au Gabon. Les dossiers diffèrent, les calendriers aussi. Mais le résultat est constant : l’adversaire sort du jeu au moment où il y entrait vraiment.

    Le chercheur camerounais Achille Mbembe écrit depuis longtemps que le pouvoir en Afrique subsaharienne ne se maintient pas uniquement par la force brute, mais par une capacité à définir ce qui est légal et ce qui ne l’est pas. La justice n’est pas abolie. Elle est orientée. Ce glissement est plus difficile à nommer, plus difficile à contester, et finalement plus efficace que le simple coup de force.

    Alain-Claude Bilie-By-Nze dort ce soir à la prison centrale de Libreville pour une dette de 5 millions de francs CFA datant de 2008. Aubin Minaku et Ramazani Shadary sont détenus dans un lieu que le ministre de la Justice de la RDC lui-même n’a pas su préciser. Jean-Marie Michel Mokoko a passé des années derrière les barreaux de Brazzaville. Guillaume Soro regarde la Côte d’Ivoire depuis Niamey.

    L’opposition africaine n’a pas disparu. Elle est simplement rendue inopérante, case par case, dossier par dossier, par une mécanique qui porte le nom de la justice.

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