Tribune. Pour Patrick Nkanga Bekonda, juriste et ancien conseiller politique du président Joseph Kabila, l’alternance au pouvoir en RDC doit devenir un fait ordinaire. Tant que la fonction politique restera perçue comme la principale voie de réussite et d’enrichissement, soutient-il, le Congo continuera de former des politiciens plutôt que des bâtisseurs économiques. Il appelle à un Pacte républicain et à l’émergence d’entrepreneurs congolais de la taille d’Aliko Dangote. Œil d’Afrique publie son texte dans la rubrique Vous avez la parole.
La normalisation de l’accès au pouvoir et de l’alternance démocratique permet de replacer la politique à sa juste place; gouverner l’État, fixer les règles et veiller à leur respect.
Au Nigeria, par exemple, les grandes réussites économiques comme celle d’Aliko Dangote occupent une place importante dans l’imaginaire national. Cela atteste qu’un pays ne se construit pas uniquement par ses dirigeants politiques, mais aussi par ses entrepreneurs, ses investisseurs, ses industriels et tous ceux qui créent de la richesse et des emplois.
Chez nous, la mystification du pouvoir politique contribue malheureusement à une concentration excessive de l’attention sur les fonctions étatiques, comme si elles constituaient la principale voie de réussite sociale et d’enrichissement. Cette conception déforme le rapport à l’État et fragilise, à terme, la culture de l’entrepreneuriat et de la création de richesse.
Il nous faut donc établir une distinction claire entre ceux qui servent l’État et ceux qui entreprennent dans le secteur privé. Les premiers ont pour mission de gouverner dans l’intérêt général, de garantir les règles et de créer un environnement stable et prévisible. Les seconds doivent pouvoir investir, produire, innover, créer des emplois et contribuer à la prospérité nationale.
C’est dans cet esprit que, dans mes échanges réguliers avec mes amis entrepreneurs, je leur ai souvent dit que nous devons, nous aussi, avoir nos Dangote. J’ai même parfois découragé certains d’entre eux de venir en politique, parce que le Congo a besoin de bâtisseurs économiques autant que de dirigeants politiques.
Il n’est pas normal qu’un pays disposant du potentiel économique de la République démocratique du Congo compte si peu d’entreprises privées de dimension continentale. Nos ressources minières restent largement exploitées par des sociétés étrangères et notre système financier peine encore à faire émerger des acteurs congolais de dimension internationale.
Aussi, pour attirer et faire grandir les capitaux congolais, il faut un État stable, une justice crédible, des règles prévisibles, une concurrence loyale, des infrastructures adaptées, un accès au financement et une véritable sécurité juridique. La normalisation du pouvoir et de l’alternance participe précisément à cette stabilité. Lorsque l’accès au pouvoir n’est plus perçu comme une consécration et sa perte comme une catastrophe, les institutions gagnent en solidité et la société peut davantage se consacrer à la production et au développement.
Notre pays dispose depuis longtemps d’un potentiel économique considérable. Pourtant, nous nous sommes progressivement éloignés de l’ambition de faire de ce dernier un véritable moteur de l’économie africaine, en consacrant une part excessive de notre énergie à la politique politicienne.
Nous ne développerons pas durablement notre pays si le pouvoir politique demeure perçu comme le principal instrument de réussite. Il faut le normaliser, ainsi que l’alternance.
Accéder au pouvoir ne divinise pas. Le céder n’est pas une faiblesse. Dans une démocratie, c’est simplement normal.
La mystification du pouvoir participe aux crises récurrentes que connaît notre pays. C’est pourquoi nous insistons sur l’impérieuse nécessité d’un Pacte Républicain capable de consolider nos institutions, de stabiliser durablement le pays et de créer les conditions d’une véritable dynamique de développement.
Alors, nous pourrons progressivement déplacer le centre de gravité de notre société en ayant moins de fascination pour les fonctions politiques et davantage d’attention au développement, à l’économie, à l’innovation, aux entrepreneurs qui créent des emplois et à ceux qui bâtissent durablement le pays.
Nous devons démystifier l’accès au pouvoir, sans pour autant le désacraliser.
Patrick Nkanga Bekonda