La loi de finances rectificative (LFR) 2026 du Sénégal n’a pas été discutée : elle a été rejetée avant même d’être ouverte. Mardi 3 novembre, l’Assemblée nationale présidée par Ousmane Sonko a adopté par 109 voix contre 20, et 3 abstentions, une question préalable déposée par un député de Pastef, la majorité. Le gouvernement du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo perd son collectif budgétaire à deux mois de la clôture de l’exercice, et la suite revient désormais au président Bassirou Diomaye Faye.
La procédure explique la brutalité du résultat. L’article 83 du règlement intérieur de l’Assemblée permet à un député, après la lecture du rapport de commission, de poser une question préalable. Seuls le président et le rapporteur de la commission, puis le représentant de l’exécutif, peuvent alors prendre la parole. Si elle est adoptée, le projet est rejeté sans discussion générale. Aucun article du projet de loi n° 40/2026 n’a donc été débattu en séance. Sur les 165 députés, 132 ont pris part au vote.
C’est le député Amadou Ba, du groupe Pastef, qui a porté la question préalable. Son argument tient en un mot : sincérité. Il a invoqué l’article 30 de la loi organique relative aux lois de finances, qui exige des prévisions de recettes et de dépenses établies « avec réalisme et prudence ». Il conteste la vraisemblance d’un déficit porté de 6,54 % à 7,6 % du PIB et l’exécution de 644 milliards de francs CFA d’investissements sur ressources extérieures d’ici au 31 décembre. Il reproche surtout au gouvernement d’avoir refusé de transmettre plusieurs documents, dont le rapport de l’Inspection générale des finances sur la dette et celui du cabinet Forvis Mazars. « Ces documents nous ont été refusés », a-t-il lancé dans l’hémicycle, tout en précisant ne pas remettre en cause la nécessité d’un accord avec le FMI.
Le président de la commission des finances, Alphonse Mané Sambou, et le rapporteur Mohamed Ayib Daffé l’ont soutenu. Le texte arrivait en plénière déjà rejeté deux fois par cette commission, le 23 octobre puis le 30 octobre. Entre les deux votes, le gouvernement avait obtenu, le 27 octobre, un renvoi en commission pour poursuivre la discussion, et transmis le 30 octobre un document de réponses au mémorandum du groupe Pastef. Sans effet.
Ce que le gouvernement voulait corriger tient d’abord à l’énergie. La loi de finances initiale prévoyait 250 milliards de francs CFA de subventions. Avec la crise au Moyen-Orient et la flambée du baril, le besoin a atteint 790,3 milliards, selon le Premier ministre comme selon son ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba. « Qui finance ça ? », demandait Ahmadou Al Aminou Lo fin octobre, en expliquant que le gouvernement avait choisi de garder les investissements exécutables avant la fin de l’année et de couper dans les autres. C’est précisément ce que Pastef refuse : son bureau politique dénonce un texte « déconnecté des urgences sociales et économiques », qui réduit selon lui les crédits de la santé, de l’éducation, de la formation professionnelle et de l’hydraulique.
À la sortie de l’hémicycle, Cheikh Diba a accusé les députés d’avoir fui le débat. « Ils ne veulent pas que les Sénégalais sachent », a-t-il martelé, avant de renvoyer la balle au chef de l’État, qui « va assumer ses responsabilités et prendra les dispositions qu’il faut ». Le ministre n’a pas précisé lesquelles. Il a aussi rappelé que la loi de finances rectificative 2025 avait été adoptée une semaine avant la clôture de l’exercice, sans que personne ne parle alors de sincérité.
Le vote se lit au-delà des chiffres. Ousmane Sonko a quitté la Primature en mai, quand Bassirou Diomaye Faye a dissous le gouvernement, puis a été élu le 26 mai président de l’Assemblée nationale grâce à la majorité de son parti. Depuis, l’exécutif et le Parlement sont tenus par deux hommes issus du même parti, qui ne gouvernent plus ensemble. Le Premier ministre l’avait formulé dès le 25 octobre, en conférence de presse : « Ne punissez pas le peuple. Présentez vos amendements. » Le 3 novembre, la majorité a choisi de ne pas ouvrir la discussion.
L’opposition, elle, s’est retrouvée à défendre le droit de débattre d’un budget qu’elle n’a pas écrit. Le député Thierno Alassane Sall parle d’un « étouffement du débat parlementaire ». Le député-maire de Mbao, Abdou Karim Sall, accuse la majorité de vouloir « empêcher le président de la République de travailler, empêcher le gouvernement de travailler », et appelle le chef de l’État à « prendre ses responsabilités ».
Reste la question que pose le rejet à tous les Sénégalais qui attendent une subvention, une bourse ou un chantier : avec quelle autorisation budgétaire l’État finira-t-il l’année 2026, et à quel prix politique pour le couple qui a conquis le pouvoir ensemble en mars 2024.
Œil d’Afrique




































