Le 3 juin 2026, Canal+ a commencé à s’échanger à la Bourse de Johannesburg. Derrière l’événement boursier, un fait structurel s’est installé sans débat public africain : un seul acteur d’origine française contrôle désormais la quasi-totalité de la télévision payante du continent. Comment c’est arrivé, et pourquoi presque personne ne l’a empêché.
Ce que la carte dit
Avec la prise de contrôle de MultiChoice, Canal+ change littéralement d’échelle : son chiffre d’affaires bondit de 45 %, son nombre d’abonnés frôle les 50 millions, dont près de 30 millions au sud du Sahara. Son centre de gravité se transporte brusquement en Afrique, qui pèse désormais plus de 40 % du chiffre d’affaires mondial et plus de 60 % de l’audience.
Le groupe devient le principal opérateur de télévision payante du continent africain, très loin devant son principal concurrent, le chinois StarTimes et ses 13 millions d’abonnés, en situation de quasi-monopole dans une trentaine de pays et pesant d’un poids considérable sur la production de contenus africains.
En Afrique francophone, Canal+ est présent depuis les années 1990. Du côté anglophone, MultiChoice régnait en maître absolu avec son bouquet DStv. Ces deux zones étaient des marchés distincts, avec des opérateurs distincts. Ils appartiennent désormais au même groupe. La carte audiovisuelle de l’Afrique subsaharienne a une seule couleur dominante, et elle est française.
L’homme derrière le groupe
Canal+ n’est pas une entreprise comme les autres en Afrique. Depuis la scission de Vivendi, le conglomérat reste contrôlé à 30,4 % par la famille Bolloré à travers sa holding.
Une autre controverse a été signalée par RSF concernant la manière dont Bolloré aurait influencé ses actifs médiatiques pour favoriser ses propres intérêts commerciaux en Afrique. En 2007, Direct Matin avait mené une campagne de présentation du président sénégalais Abdoulaye Wade comme un «Grand d’Afrique» dans le seul but de servir les intérêts du groupe Bolloré qui convoitait le contrat du port de Dakar.
En janvier 2022, auditionné au Sénat par la Commission d’enquête parlementaire sur la concentration des médias, Vincent Bolloré avait mis l’accent sur son combat culturel pour une alternative française aux géants américains du divertissement. En Afrique, l’idée est d’apparaître comme l’incarnation d’une force globale d’inspiration locale.
Cette ambition culturelle et commerciale a une logique cohérente. Elle n’a pas eu à faire face à une résistance politique africaine comparable à celle qu’elle aurait rencontrée en Europe.
L’Afrique du Sud a négocié, seule
La seule résistance réglementaire structurée est venue de Pretoria. Canal+ a dû accepter la cotation à la JSE comme concession réglementaire, arrachée par les autorités sud-africaines comme prix à payer pour laisser un géant médiatique étranger absorber un champion national.
En vertu de l’Electronic Communications Act, qui limite à 20 % la participation étrangère au capital votant d’un détenteur de licence, une entité baptisée LicenceCo a été créée, contrôlée majoritairement par des investisseurs sud-africains historiquement désavantagés. MultiChoice a annoncé un investissement de 20,6 milliards de rands combinant production, acquisition et licences sur trois ans, soit environ 1,2 milliard de dollars dans les contenus locaux.
Ce cadre réglementaire existe parce que l’Afrique du Sud a une législation sur les communications qui protège explicitement la souveraineté audiovisuelle. Le reste de l’Afrique subsaharienne n’a pas produit l’équivalent. Les autorités africaines de régulation de l’audiovisuel ont déjà du mal à faire respecter les cahiers des charges en matière de distribution de chaînes hertziennes et de services de bouquets satellitaires. La question se pose de savoir comment elles peuvent assurer la souveraineté culturelle face à des acteurs globaux.
La réponse pratique est : elles ne le peuvent pas, faute de cadre juridique et de volonté politique.
Le Malawi comme révélateur
Un épisode de 2023 illustre ce rapport de force mieux que n’importe quelle analyse. MultiChoice a arrêté le service DStv au Malawi en août 2023, refusant d’accepter de nouveaux abonnements ou reconnexions, après que l’autorité de régulation des communications du Malawi avait émis une injonction provisoire interdisant une hausse tarifaire.
Un opérateur de télévision payante a décidé de quitter un marché national parce que le régulateur local avait osé encadrer ses prix. Il n’y a eu aucune conséquence pour l’opérateur. Ce cas documente ce que signifie concrètement l’absence de souveraineté audiovisuelle : un État ne peut pas réguler les tarifs d’un service auquel ses citoyens ont accès, sous peine de perdre le service.
En février 2026, Canal+ s’est retrouvé au cœur d’une polémique après que SuperSport n’a pas diffusé les Jeux olympiques d’hiver de Milano-Cortina 2026, invoquant des coûts jugés prohibitifs. Pour beaucoup d’observateurs, ce blackout olympique est intervenu au pire moment : juste après la prise de contrôle de MultiChoice par Canal+. Les abonnés sud-africains ont protesté. Mais ils n’avaient nulle part où aller.
Showmax fermée, la leçon ignorée
Canal+ a annoncé en mars 2026 l’arrêt de Showmax, la plateforme de streaming de MultiChoice, après un examen stratégique de ses activités numériques en Afrique. Canal+ a justifié la décision par des pertes cumulées estimées à 429 millions de dollars sur trois ans.
Showmax était le seul projet africain de streaming à grande échelle disposant d’une bibliothèque de contenus locaux significative. Il est mort absorbé par son acquéreur. Une étude de Digital TV Research estime que le nombre d’abonnements payants en Afrique subsaharienne pourrait atteindre 16 millions d’ici 2029, avec une pénétration limitée à environ 7 % des foyers équipés d’un téléviseur. Ce marché en croissance sera servi par Canal+ et Netflix. Pas par une plateforme africaine.
La question que personne ne pose publiquement
L’Afrique subsaharienne n’a pas de champion audiovisuel continental. Elle n’a pas de plateforme de streaming à capitaux africains capable de tenir face aux acteurs globaux. Elle n’a pas, sauf en Afrique du Sud, de cadre réglementaire qui protège sa production culturelle dans les négociations avec les opérateurs étrangers.
Les approches diversifiées de régulation démontrent la nécessité pour les pays africains de ne pas plaquer un modèle importé pour répondre à des défis de diversité et de souveraineté posés par les effets conjugués de la pression internationale. Ce constat académique date de 2021. La transaction Canal+-MultiChoice s’est faite en 2025. Entre les deux, aucune réponse politique collective africaine n’a émergé.
Ce n’est pas une critique de Canal+, qui fait ce que font les groupes privés : croître, consolider, optimiser. C’est une question adressée aux États africains, à leurs régulateurs, et aux institutions continentales qui auraient pu poser des conditions, demander des contreparties, ou construire une alternative. Ils ne l’ont pas fait.


































