Le 3 juin 2026, le quartier Houphouët-Boigny de Koumassi, que tout le monde appelle Campement, a été déguerpi et démoli. Environ 350 habitations ont été détruites et quelque 400 ménages se sont retrouvés sans toit, en pleine saison des pluies. Trois mois plus tard, à l’approche de la rentrée scolaire du 14 septembre, 155 personnes, en majorité des femmes et des enfants, occupaient encore une école primaire publique du quartier. C’est sur ce point que se mesure la réponse publique, plus que sur la querelle de compétences administratives qui occupe le débat ivoirien depuis.
Ce qui a été détruit, et ce qui avait été autorisé
L’opération a rasé plus de six hectares. Le procureur de la République près le tribunal de première instance d’Abidjan, Koné Braman Oumar, la qualifie d’« opération illégale » lors de sa conférence de presse du mercredi 16 septembre, consacrée à l’état d’avancement de l’enquête.
L’écart entre ce qui était autorisé et ce qui a été fait est au cœur du dossier. La décision de justice invoquée pour conduire l’opération n’autorisait aucune démolition de bâtiment : elle permettait l’expulsion de cinq habitations, sans destruction. Trois cent cinquante logements ont été abattus.
L’aide d’urgence, puis le vide
Le 28 juin, vingt-cinq jours après les démolitions, le gouvernement a déployé un programme de solidarité au lycée municipal de Koumassi à destination des 400 ménages recensés. Chaque famille a reçu 250 000 francs CFA, des vivres et des kits d’urgence — équipements d’hygiène, ustensiles de cuisine, bidons d’eau et lampes solaires — fournis avec l’appui de l’UNICEF.
Deux cent cinquante mille francs CFA, c’est une aide au relogement ponctuelle. Ce n’est pas un relogement. La différence s’est vue à la rentrée : trois mois après le 3 juin, 155 personnes vivaient toujours à l’école primaire publique Bad 1, dans des salles de classe que la reprise des cours, le 14 septembre, devait libérer. Leur situation de relogement restait indéterminée à cette date.
Le sort des autres ménages n’a fait l’objet d’aucun recensement public. Combien ont retrouvé un logement, combien ont quitté Abidjan, combien vivent chez des proches : la question n’a pas de réponse documentée, et elle n’a pas été posée dans le cadre de l’enquête judiciaire, qui porte sur les responsabilités de l’opération et non sur ses conséquences.
Une enquête qui remonte la chaîne
L’enquête ouverte après les démolitions a d’abord visé l’exécutant. Alloui Brou Jacques a été interpellé le 18 juin 2026 et a reconnu être l’auteur des démolitions, selon le procureur.
Les auditions ont ensuite remonté la chaîne administrative et politique. Ont été entendus, le ministre-gouverneur du District autonome d’Abidjan, Cissé Ibrahim Bacongo, entendu le 24 juin, son directeur de cabinet, le directeur des services techniques du district, le maire de la commune de Koumassi, le secrétaire général de la mairie, le député de Gouméré-Tabagne, un administrateur des services financiers, le chef suprême des chefs de la communauté de Koumassi Campement, un commissaire de justice et son clerc, ainsi que le président du collectif des sinistrés.
Le procureur indique que le député de Gouméré-Tabagne aurait joué un « rôle déterminant » dans l’opération et en aurait apporté le « principal financement ». Le parquet a adressé une requête à l’Assemblée nationale afin d’obtenir l’autorisation de le poursuivre. Un administrateur de services financiers a déclaré avoir consenti à ce député, en 2024, un prêt de 7 millions de francs CFA destiné à être mis à la disposition d’Alloui Brou Jacques pour l’expulsion des occupants de la parcelle que ce dernier revendiquait.
Ces éléments sont ceux que le parquet a rendus publics à ce stade de l’enquête. Aucune des personnes auditionnées n’a été jugée, et les auditions se poursuivent. Le ministre-gouverneur a pour sa part déclaré que les démolitions s’inscrivaient dans le cadre d’un dispositif visant à libérer des emprises et à démolir des installations irrégulières.
Ce que le dossier ne dit pas encore
Deux comptes restent ouverts. Le premier est judiciaire, et il suit son cours : il dira qui a ordonné, qui a financé, qui a exécuté. Le second est administratif, et personne ne l’a ouvert : il dirait où sont passées les 400 familles, et ce qu’un plan de relogement écrit prévoyait — s’il en existait un.
À Koumassi Campement, le site est resté occupé après les démolitions. Les 155 personnes de l’école Bad 1 en sont la part la plus visible. Elles ont dormi trois mois dans des salles de classe pour une opération qu’un procureur de la République qualifie aujourd’hui d’illégale.
Œil d’Afrique