À quatre jours des élections législatives du 23 septembre, un montant revient dans les meetings marocains comme un refrain : 280 milliards de dirhams dépensés au nom du pouvoir d’achat pendant la législature qui s’achève. Le chiffre n’a pas été sorti par l’opposition. Il a été lancé le 7 septembre à Azilal par Fouzi Lekjaa, ministre délégué chargé du Budget du gouvernement sortant, qui a dit de cet argent qu’il « n’a servi à rien ».
Un constat venu de celui qui tient les comptes
La scène se passe dans une salle comble d’Azilal, troisième étape en dix jours de Fouzi Lekjaa dans la région Béni Mellal-Khénifra. Ministre délégué chargé du Budget, président de la Fédération royale marocaine de football, il mène la campagne du Parti authenticité et modernité (PAM) pour ces législatives. Face aux critiques visant le coût du programme quinquennal de sa formation, chiffré à 350 milliards de dirhams sur cinq ans, il retourne l’argument, qui a couvert le meeting.
« Ceux qui nous reprennent là-dessus doivent d’abord s’interroger sur le sort des 280 milliards de dirhams qu’ils ont gaspillés au nom du pouvoir d’achat, mais qui n’ont servi à rien. Soubhanallah : quand il fallait sortir ces 280 milliards pour « rien », il était facile de les trouver. C’est maintenant que mobiliser 350 milliards devient impossible et irréalisable ? Allons ! »
La phrase vise, sans le nommer, le Rassemblement national des indépendants (RNI) d’Aziz Akhannouch, chef du gouvernement sortant. Sa portée tient à la position de celui qui la prononce. Fouzi Lekjaa n’est pas un responsable d’opposition dressant le procès d’un bilan : il est le ministre chargé du Budget de ce même gouvernement, celui qui a arbitré les dépenses dont il parle, qui a relevé la déclaration trois jours plus tard, souligne la singularité de l’exercice : la critique vient de l’intérieur de l’exécutif.
Le même titre pose la limite de l’exercice. La formule est politique, et elle ne constitue pas à elle seule une évaluation économique démontrant que l’intégralité de ces dépenses aurait été inefficace. Trois questions restent ouvertes derrière le montant : sur quelle période il court, quels dispositifs il agrège — soutien des prix des produits de large consommation, aides directes, mesures sectorielles et à quels résultats mesurés on le compare.
L’opposition s’empare du chiffre et le retourne
Ce que le ministre du Budget a lancé contre ses concurrents, l’opposition l’a repris contre le gouvernement. Invité du Grand Format de Le360 le 18 septembre, Mohammed Nabil Benabdallah, secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS), est revenu sur ces 280 milliards de dirhams alloués par l’État pour soutenir les prix des produits de large consommation, en citant précisément le constat d’échec de Fouzi Lekjaa.
Le dirigeant du PPS y ajoute un élément de procédure parlementaire : son parti a demandé la création d’une commission d’enquête sur ces dépenses, et la majorité gouvernementale l’a bloquée. « Le refus catégorique de la majorité prouve qu’elle a des choses à cacher », affirme-t-il au même micro. Le montant a donc traversé la législature sans que le Parlement en examine l’emploi.
Le secrétaire général du PPS, qui vise une cinquantaine de sièges — son parti en comptait 22 après le scrutin de 2021 —, a exclu toute coalition gouvernementale avec le RNI en cas de victoire de ce dernier. Son propre programme est chiffré à 570 milliards de dirhams de budget global, pour 600 milliards de recettes fiscales attendues, et vise la création d’un million d’emplois.
Invité le lendemain soir d’une émission de Hespress, il a appelé les électeurs au « vote sanction » plutôt qu’à l’abstention. Il y nuance au passage sa propre promesse d’emplois : une création de 750 000 à 800 000 postes constituerait déjà, dit-il, un résultat important. Le PPS avance aussi 135 000 emplois supplémentaires dans l’éducation et la santé, et la création d’une banque publique d’investissement.
Ce que mesure l’indice officiel
Pendant que les partis se renvoient le montant, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) publie chaque mois l’indice des prix à la consommation. Sa dernière livraison disponible pendant la campagne porte sur juillet 2026 et a été mise en ligne le 19 août : l’indice recule de 1,0 % sur un mois, sous l’effet d’une baisse de 1,9 % de l’indice des produits alimentaires et de 0,3 % des produits non alimentaires. L’inflation sous-jacente recule de 0,1 % sur un mois comme sur une année.
Ce n’est pas un accident de série. Sur les cinq mois précédant le scrutin, les publications du HCP donnent mars en hausse de 1,2 %, avril en hausse de 0,4 %, puis mai en baisse de 0,9 %, juin en baisse de 0,4 % et juillet en baisse de 1,0 %. L’indice d’août, lui, tombera autour du 22 septembre, à la veille du vote.
L’écart est là, et il est le vrai sujet de la campagne. L’appareil statistique enregistre des prix qui reculent ; les meetings, eux, se remplissent sur le sentiment inverse. Mohammed Nabil Benabdallah dit avoir constaté sur le terrain une colère portant sur le coût de la vie, le chômage, la santé, l’éducation, la corruption et le clientélisme. Un indice mensuel mesure une moyenne nationale pondérée par un panier de consommation ; il ne dit ni la structure des dépenses d’un ménage modeste, ni les effets d’un choc de prix passé sur des revenus qui n’ont pas suivi.
Ce qui se joue le 23 septembre
Les 280 milliards de dirhams fonctionnent aujourd’hui comme un chiffre orphelin : assez précis pour circuler, assez large pour que chacun y loge son argument. Le PAM s’en sert pour justifier la faisabilité de ses 350 milliards. Le PPS s’en sert pour instruire le bilan du gouvernement. Le RNI, visé par les deux, défend son action sans que le détail de l’emploi de la somme ait été porté devant le Parlement.
Le scrutin du 23 septembre renouvellera la Chambre des représentants. La prochaine majorité héritera de la question que la campagne aura posée sans y répondre : quels dispositifs ces 280 milliards recouvrent exactement, et ce que le Trésor en a tiré pour les ménages qu’ils visaient. Une commission d’enquête parlementaire, si elle est relancée sous la législature suivante, serait le lieu où cette réponse peut être établie.
Œil d’Afrique